Le bleu ne fait pas de bruit...

A l’atelier : Tout notre mois de mai s’articulera autour du bleu, techniques anciennes…Pour la fin mai, j’attends avec impatience :-Vos recettes de bleu, vos mélanges de différents pigments dosés -Vos créations à partir de ce bleu personnel et d’autres couleurs industrielles,
-Formats 20x 20 cm, sur bois mdf de 0,8 mm d’épaisseur (ou qui s’en approche)
-Les photographies de ces créations bleues
-Un texte d’impressions, poésie, citation, extraits divers autour du BLEU
Le tout doit m’être envoyé par e-mai:laurenceburvenich@hotmail.com
afin de créer notre livre de recettes de bleu d’atelier

Un peu d’Histoire…
Le bleu, prédominant dans nos sociétés occidentales, est la couleur qui rassure, qui ne fait pas d'éclat, qui se confond avec la couleur du ciel. Garante d'un conformisme absolu, elle a cependant eu du mal à légitimer sa place dans l'arc-en-ciel.
À l'Antiquité
Le bleu n'était tout simplement pas considéré comme une couleur. Trois raisons principales à cela :
- Pas de bleu dans nos assiettes ! Ou alors, c'est que l'hygiène est suspecte... Méfiance, donc, avec le bleu !
- Dans le ciel, le bleu se confond avec le gris et dans la mer, avec le vert... Comment croire qu'il s'agit d'une véritable couleur stable ?
- Il est difficile de trouver dans la nature les pigments pour le reproduire. L'absence de bleu dans les textes anciens est telle que les philologues du XIXe siècle pensaient que les yeux des Grecs ne pouvaient pas discerner le bleu ! Avec une exception toutefois : l'Egypte des pharaons, où le bleu était censé porter bonheur dans l'au-delà.
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ci-dessus: lapis lazuli
Au temps de Jésus
Dans la Bible, peu de place est faite au bleu aussi. Les couleurs nommées par l'Église sont le noir, le blanc et le rouge). Tout change lorsque le dieu des chrétiens devient un dieu de lumière... or la lumière devient bleue (il n'y a qu'à observer une flamme de bec de gaz pour s'en apercevoir !). Du coup, la Vierge devient le premier argument publicitaire du bleu !
Au Moyen Âge
A cette époque, la société commence à se diversifier, ce qui entraine un besoin de classification, de rangement (c'est aussi la naissance des armoiries, des noms de famille...). Or les 3 couleurs de base jusque-là établies ne suffisent plus à donner un ordre aux choses, un rang aux personnes. On ajoute donc 3 autres couleurs, dont le bleu...
Du Moyen Âge au XVIIe siècle
Le bleu gagne alors du terrain dans la course à la classification des couleurs. Et cela se fait de façon très simple : puisque la Vierge s'habille en bleu, les rois le font aussi ! D'abord Philippe Auguste, puis Saint Louis... Et en trois générations, le bleu déteint aussi sur l'aristocratie, par imitation, ou par mode pour parler en langage moderne. Du coup, les tableaux, les vitraux et les enluminures se teintent de bleu et la couleur se répand dans toutes les couches de la société.
À partir du XVIIIe siècle
Le bleu est alors la couleur préférée des Français et des Européens. Sa technique de fabrication, autrefois coûteuse (on utilisait le cafre ou bleu de cobalt pour les teintures bleues, la coque d'une plante cultivée à Amiens, Toulouse, en Thuringe et en Toscane) évolue et devient plus démocratique grâce, d'une part, à un pharmacien berlinois qui invente par accident le bleu de Prusse et d'autres parts, par les importations massives d'indigo en provenance d'Amérique centrale et des Antilles au moment des grandes découvertes.
Du XIXe siècle à nos jours
Le bleu, devenu une couleur plus facile à obtenir en teinture et donc plus couramment utilisée, la montée de sa popularité est encore accentuée avec la montée du Romantisme : le héros de Werther s'habille en bleu, Flaubert habille Madame Bovary de bleu les jours où elle est mélancolique... Et suivra, en musique, l'apparition du blues, dont la fameuse "note bleue" donne la couleur mélancolique à ce genre de musique.
Le sommet du bleu est atteint en 1850 lorsqu'un certain monsieur Levi-Strauss, tailleur à San Francisco, invente un pantalon en toile jute, de couleur bleue - car la teinture à l'indigo a cela de pratique et économique qu'elle peut se faire à froid, à la différence d'autres teintures - : c'est le premier jean, utilisé comme "bleu de travail" et qui sera bientôt porté par les hommes comme par les femmes...

La place du bleu dans l'arc-en-ciel
En politique, le bleu fut d'abord la couleur des Républicains, mais il a été "poussé" vers le centre jusqu'à finir à droite par le rouge des socialistes et des communistes. Après 14-18, le bleu était devenu symbole de conservatisme.
Et il est étonnant de constater comment il a de nos jours perdu la force symbolique - et religieuse - de ses débuts. Sélectionné, par exemple, pour les drapeaux de l'ONU et de l'Union européenne par élimination des autres couleurs (qui portaient trop de symboles qui ne convenaient pas un ensemble de nations), le bleu semblait seul ne pas froisser l'un ou l'autre pays...
Paradoxalement, ayant perdu de sa force, on peut donc en faire un usage non modéré... d'où son omniprésence !
” Quand je n’ai pas de bleu, je mets du rouge…” Picasso
Le petit livre des couleurs, Michel Pastoureau et Dominique Simonnet, Point Poche.
1.– De l’Antiquité au 12e siècle, le système de base est tripolaire : le blanc s’oppose au noir et au rouge, qui est « la » couleur par excellence. Ce très ancien système chromatique sert, par exemple, au regroupement trifonctionnel des classes dans la Rome antique, et on le retrouve au Moyen Âge dans la littérature, les fables, les contes (la plus ancienne version du Chaperon rouge remonterait à l’an mil, p. 82). Le lexique des bleus est, en latin, imprécis et instable. Cela ne veut pas dire que les Romains ne voyaient pas le bleu : la rétine humaine n’a pas changé de structure ! Mais la couleur bleue est « silencieuse », c’est-à-dire non intégrée à un système de valeurs (et plutôt associée aux barbares, Celtes et Germains, p. 27).
2.– Le bleu change de statut au 11e siècle. Il se fixe, dans l’iconographie, comme couleur du manteau de la Vierge. D’abord religieux et marial, il éclate dans les vitraux gothiques (p. 52). Puis il entre en politique : les armoiries familiales des Capet (fleurs de lys sur fond d’azur) deviennent l’emblème du roi de France vers 1130 (p. 60). Le rouge reste impérial et papal, mais le bleu devient royal : c’est la couleur du légendaire roi Arthur. Sa vogue peut même se mesurer : vers 1200, l’azur n’est présent que dans 5 % des armoiries ; vers 1400, la proportion est de 30% (p. 57). Le rouge a gagné un nouveau contraire (p. 83). Les teinturiers en bleu détrônent, dans la corporation, ceux du rouge (pour une belle « mise en roman » de cette lutte dans l’Albigeois vers 1440, voir M. Bleys, Pastel, Paris, Gallimard, 2000).
3.– Entre les 15e et 17e siècles, le bleu devient une couleur « morale ». Les lois somptuaires prolifèrent, qui régissent entre autres le vêtement, « premier support de signes dans une société alors en pleine transformation » (p. 88). Il y a des couleurs interdites, et des couleurs prescrites, notamment pour marquer ou stigmatiser. Mais on ne stigmatise pas en bleu : ni prescrit ni interdit, le bleu est libre (p. 93). La Réforme protestante, qui est iconoclaste mais aussi « chromoclaste » (p. 100), assure la promotion du noir vestimentaire. Le bleu en profite et devient une couleur « honnête ». Une nouvelle sensibilité chromatique s’installe : le noir et le blanc quittent l’univers des couleurs. Quand Newton prouve scientifiquement le fait (expérience du prisme, 1666), la mutation culturelle avait anticipé ce changement (p. 208). Et on peut encore voir dans la non-couleur de beaucoup d’objets industriels autour de 1950 (noir des voitures, blanc des appareils ménagers) la marque de cette éthique protestante du capitalisme.
4.– Enfin, du 18e au 20e siècle, le bleu triomphe. L’invention, vers 1720, de la gravure en couleurs prépare la réorganisation du système autour de la triade rouge/ bleu/ jaune, futures couleurs primaires (p. 121). Les bleus se diversifient. Côté matériel, la guerre des deux bleus tinctoriaux (pastel européen contre indigo exotique) se lit dans les règlementations étatiques et les luttes coloniales. Vers 1710, une fraude commerciale donne naissance à un nouveau pigment, le bleu de Prusse (p. 133). Goethe (Traité des couleurs, 1810), réaffirme contre Newton la forte dimension anthropologique de la couleur : « Une couleur que personne ne regarde n’existe pas » (p. 138). Et c’est lui aussi qui, avec l’habit bleu de Werther (1774), lance le bleu romantique, celui de la « petite fleur bleue » de Novalis, couleur de la mélancolie et du rêve qui aboutira vers 1870 au « blues » anglo-américain.
Le coin poétique…
Le bleu ne fait pas de bruit.
C'est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce et se noie sans se rendre compte de rien.
Le bleu est une couleur propice à la disparition.
Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l'âme après qu'elle s'est déshabillée du corps, après qu'a giclé tout le sang et que se sont vidées les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de ses pensées.
Indéfiniment, le bleu s'évade.
Ce n'est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l'air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l'homme que dans les cieux.
L'air que nous respirons, l'apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l'espace que nous traversons n'est rien d'autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.
Jean-Michel Maulpoix© Mercure de France, 1993